Madame la Présidente de la Confédération, Monsieur le Professeur Schwab, Excellences, Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie pour votre invitation en cette année 2007. Le thème principal du forum, "Changements de l'équation des pouvoirs", résume à mon avis parfaitement la situation du monde: l'économie mondiale se trouve dans un processus de transformation incroyable, beaucoup de choses que nous avons longtemps considérées comme tout à fait immuables sont aujourd'hui bouleversées. Nous devrions toujours garder à l'esprit que ce sont bien trois événements historiques s'étant produits en un peu plus d'une quinzaine d'années qui sont à l'origine de cette évolution: premièrement, la chute du Mur et la réintégration de l'Europe centrale et orientale ainsi que de la Russie dans l'économie mondiale, deuxièmement, la révolution technologique dans les domaines de l'information et de la communication – il suffit de considérer que le nombre de courriels envoyés entre 1997 et 2005 a été multiplié par un facteur de 215 –, et troisièmement, le passage de la Chine, de l'Inde et d'autres pays du statut d'économies statiques à celui d'économies dynamiques, ainsi que leur intégration soudaine dans les marchés mondiaux. Ce seul élément a transformé un tiers de la population mondiale, jusque là simples spectateurs, en acteurs sur la scène internationale.
Cela signifie que les perspectives changent. Nous, les acteurs habituels, trouvons que la situation devient plus confuse. Les nouveaux acteurs disent qu'elle offre des chances nouvelles. La réalité est qu'un rapport de forces complètement nouveau apparaît dans le monde. L'avantage est que le potentiel économique de la planète repose aujourd'hui sur bien plus d'épaules qu'il y a dix ans encore; nous le constatons en observant les taux de croissance exceptionnellement élevés et durables de l'économie mondiale. Nous en bénéficions tous: pays industrialisés, pays émergents et pays en voie de développement.
Le défi qui en résulte est que les habitudes, les privilèges, les droits acquis ne sont plus une garantie de succès. Les anciennes hiérarchies s'aplanissent. "Le monde est devenu plat", comme l'écrit le journaliste américain Thomas Friedman. Les ressources, les potentiels et les pouvoirs peuvent se décaler complètement du jour au lendemain. Hier, l'institut suisse Prognos a publié une étude selon laquelle la Chine détrônera dans deux ans, à savoir en 2009, les champions du monde en matière d'exportations des cinquante dernières années que sont l'Allemagne et les États-Unis.
Mais le défi ne se pose bien sûr pas uniquement aux pays industrialisés classiques. Disons les choses brutalement: ceux qui se considèrent comme les gagnants de demain ne devraient pas être trop confiants qu'ils seront aussi les gagnants d'après-demain. Par exemple, j'ai appris de la société KTR Kupplungstechnik, une PME allemande de construction mécanique hautement spécialisée et possédant plus de 40 filiales, bureaux d'ingénieurs et partenaires de distribution dans le monde entier, que son client chinois délocalise déjà sa production – en l'occurrence le tissage – de la Chine au Botswana en raison des coûts salariaux moins élevés. Cela montre à quel point les choses bougent. Mais cela montre aussi que si nous nous y prenons bien, les trois pays en question peuvent en retirer des avantages – que ce soit au niveau des emplois, des chances d'exportation, des investissements, du transfert de savoir-faire ou encore des recettes fiscales.
Cependant, cet exemple illustre également le revers de la médaille de la mondialisation. Les espoirs des uns sont aussi les inquiétudes et la peur des autres. En tant que décideurs politiques, nous ne connaissons que trop bien cette peur et nous devons donc tout mettre en œuvre afin de façonner la mondialisation sur le plan politique également. Nous ne pouvons ignorer cet aspect, car les gens se tournent vers nous pour nous demander: la mondialisation aura-t-elle un visage humain? Nous savons bien qu'au sein des différentes économies nationales, les conséquences sont extrêmement différentes. En outre, il existe encore à l'heure actuelle de nombreux pays dans le monde qui sont coupés de l'essor de la mondialisation. Par ailleurs, la concurrence mondiale accélère la destruction de la nature. La protection de la propriété intellectuelle s'érode. Il est manifeste qu'un grand nombre de solutions appliquées jusqu'à présent ne fonctionnent plus très bien ou que de nombreuses questions sont encore sans réponse.
Affronter les conséquences de la mondialisation représente donc principalement un défi intellectuel, et ce, pas uniquement pour les Européens. Au cours des deux derniers siècles, nous étions habitués, en Europe, à une vision du monde très eurocentrique. Aujourd'hui, nous constatons que l'ancienne clarté que nous ressentions a disparu. Pour reprendre encore une fois la métaphore du thème de Davos de cette année: l'équation des forces d'aujourd'hui contient bien plus de variables qu'auparavant. Cela inquiète beaucoup de monde, du moins sur le continent européen.
Qu'y aurait-il de plus simple pour l'Europe que de s'accrocher à ce qu'elle possède et de se couper du monde extérieur? Nous le savons, même en 2011, l'Union européenne contribuera encore quatre fois plus à l'économie mondiale que la Chine. Ne pourrait-on pas penser que la meilleure stratégie consisterait à exploiter sans scrupules nos propres forces, à s'assurer juste à temps les ressources mondiales nécessaires à notre propre prospérité et, pour masquer nos propres faiblesses, vite construire encore quelques barrières de protection? Ma réponse, claire et nette, est non. Je suis convaincue que le processus de mondialisation est un processus de libéralisation. En effet, ce qu'a dit Benjamin Franklin, l'un des pères fondateurs des États-Unis, vaut encore pour nous tous: "Ceux qui abandonnent une liberté essentielle pour une sécurité temporaire ne méritent ni la liberté, ni la sécurité".
Davantage de liberté pour une nouvelle sécurité, telle est donc la ligne directrice par laquelle nous – je parle ici en tant que présidente en exercice du Conseil de l'UE – voulons rendre l'Europe capable d'assumer l'avenir. Dans certains domaines comme le secteur énergétique ou les services, le marché européen est encore loin d'être achevé. C'est ici que nous voulons et devons progresser. Nous soutenons donc la Commission européenne dans son objectif ambitieux de réduire de 25 % les charges administratives d'ici 2012. Cela nous oblige aussi, dans les différents États membres, à nous engager davantage.
Cependant, nous ne pourrons, j'en suis convaincue, surmonter la multitude de défis en Europe que si nous mettons ensemble tout notre poids dans la balance. Lorsque la Communauté européenne a été créée, les Européens représentaient environ 21 % de la population mondiale. Aujourd'hui, ils sont un peu plus de 11 % et au milieu de ce siècle, ils ne seront plus qu'un tiers de la proportion initiale, à savoir 7 %. Nous pouvons de moins en moins nous permettre que l'Europe se fragmente.
Or, l'Europe, avec ses règles actuelles, est à peine capable d'agir de manière appropriée. Je suis donc convaincue que le processus d'unification européenne a besoin à présent d'une structure constitutionnelle adaptée aux défis du présent, non à ceux du passé. Nous savons aussi qu'un élargissement de l'Union européenne n'est pas possible dans l'état actuel des choses. C'est la raison pour laquelle nous avons décidé qu'il était nécessaire, durant la présidence allemande du Conseil, de prendre un nouveau départ dans le processus constitutionnel. Nous voulons présenter un calendrier à ce sujet en juin, afin de garantir la capacité d'action de l'Europe. Nous le savons – nous l'avons vu en effet avec l'échec des référendums en France et aux Pays-Bas: si nous voulons réussir, nous avons besoin de citoyens qui ont confiance en cette Europe. Cela signifie que nous devons souligner davantage nos fondements communs. Nous devons montrer à chaque citoyen que l'Union européenne est une bonne chose, qu'elle est importante pour lui personnellement et peut améliorer sa vie.
Nous célèbrerons, le 25 mars 2007 à Berlin, le 50ème anniversaire de la signature des Traités de Rome. Nous aurons ainsi une occasion unique de réaffirmer nos fondements communs dans la ville qui symbolise la guerre froide et la division de l'Europe. En d'autres termes, l'Europe peut connaître le succès si nous agissons ensemble, mais nous devons montrer aux citoyens que notre action a pour but la prospérité et la stabilité.
En tant que chancelière fédérale – permettez-moi une petite digression –, je sais qu'une grande responsabilité incombe à l'Allemagne, la plus grande économie nationale de l'Union européenne. En effet, sans une Allemagne forte économiquement, l'Europe aura des difficultés à prospérer. Nous nous sommes donc fixé pour but, l'an dernier, de revenir d'ici dix ans parmi les trois premiers pays de l'Union européenne en ce qui concerne la croissance, l'emploi et la capacité d'innovation. En observant les dernières données économiques, nous pouvons dire que nous nous sommes déjà rapprochés considérablement de cet objectif. Malgré la concurrence croissante, les entreprises allemandes peuvent non seulement maintenir leur part de marché mondial, mais aussi l'accroître encore. Les coûts unitaires salariaux sont enfin de nouveau à la baisse. Le chômage diminue. Le taux d'emploi augmente. Nous allons faire passer l'impôt sur les entreprises sous la barre des 30 % et le nouvel endettement de l'État sera vraisemblablement, cette année, le plus faible depuis la réunification allemande. Même le rapport des dépenses publiques au PIB atteint son niveau le plus bas depuis 1990.
Je vous en parle aujourd'hui dans ce contexte parce que je sais que le succès économique s'accompagne aussi d'une plus grande responsabilité pour faire participer d'autres régions du monde à la paix, à la prospérité et au développement. Cela implique contribuer à ce que les générations à venir puissent mener une vie vraiment digne de ce nom dans le monde entier, et pas seulement dans quelques régions déterminées. L'une des constatations les plus fondamentales de notre temps est que notre monde devient certes de plus en plus varié – il existe des sociétés vieillissantes et de très jeunes sociétés, des pays dont la richesse repose sur les matières premières et d'autres dont la seule richesse sont l'éducation et les idées de leurs citoyens, il existe des régions menacées et affligées par les tensions religieuses et politiques, et des régions qui en sont épargnées –, mais nous sommes tous confrontés aux mêmes grands défis, et ce, dans une ampleur bien plus claire que nous ne le pensions auparavant: sécurisation du commerce mondial libre et équitable, marchés financiers stables de plus en plus intégrés, protection contre le terrorisme international, approvisionnement énergétique sûr, maîtrise des changements climatiques, gestion de la migration due à la pauvreté.
Il existe donc une simple et bonne raison pour laquelle l'Allemagne et l'Europe ne peuvent pas seulement se contempler le nombril, mais doivent regarder un peu plus loin que le bout de leur nez. Il en va de notre intérêt le plus fondamental que nous affrontions ensemble ces défis dans le monde. Comme le dit un proverbe africain: "Si tu veux marcher vite, marche tout seul, mais si tu veux marcher loin, marche avec les autres". Je pense que nous devrions tous suivre ce sage conseil. Je me permettrai d'ajouter que c'est ainsi que nous voulons assumer la responsabilité de l'Allemagne et de l'Union européenne dans le monde. Cela doit bien entendu se refléter dans notre agenda durant notre présidence du Conseil de l'Union européenne et du G8. De nombreux thèmes jouent un rôle majeur en parallèle dans les deux organisations. Cela nous donne aussi l'occasion de coordonner les approches durant notre présidence simultanée de ces deux institutions.
Nous avons délibérément placé notre présidence du G8 sous le thème "Croissance et responsabilité". La croissance reste la condition fondamentale pour tous les pays en vue d'atteindre davantage d'emplois, un meilleur niveau de vie et une productivité plus élevée. Mais la croissance n'est pas une fin en soi. La croissance doit être créée de manière équitable et non par des pratiques déloyales. La concurrence mondiale doit donc, et j'en suis convaincue, se jouer dans un cadre international. C'est là que la politique entre en jeu, car c'est la politique qui est chargée d'établir ces conditions-cadres.
Nous nous sommes donc fixé pour but, au cours de notre présidence du G8, de placer à nouveau à l'ordre du jour davantage de thèmes économiques. Nous voulons augmenter les possibilités d'investissements dans le monde et nous mobiliser pour une égalité de traitement des investissements internationaux et domestiques. Nous voulons poursuivre les efforts conjoints du G8 visant à éliminer les déséquilibres mondiaux très marqués, notamment au niveau des taux de change ou de l'approvisionnement en pétrole. Nous voulons minimiser les risques systémiques des marchés internationaux de capitaux et accroître ainsi la transparence. Je le dis très clairement: je vois encore beaucoup de progrès à faire surtout au niveau des fonds spéculatifs. Nous voulons soutenir les innovations, clé de la croissance et de la prospérité, et faire avancer de manière considérable la protection réelle de la propriété intellectuelle dans le monde. Nous voulons donner des impulsions à la protection du climat et accroître l'efficacité énergétique ainsi que la sécurité de l'approvisionnement.
Quand je dis tout cela, j'ai conscience que les tâches qui se présentent sont énormes. Nous devons donc comprendre que seule une action unie du G8 peut contribuer à ce que les pays émergents, qui affichent actuellement un dynamisme particulier au niveau de la croissance économique, rejoignent la responsabilité mondiale commune. Toute autre approche ne fonctionnera pas. Mon intention est donc que lors du sommet du G8 en Allemagne, qui aura lieu en juin prochain à Heiligendamm, nous mettions l'accent tout particulièrement sur de nouvelles formes de dialogue avec les grandes économies émergentes, c'est-à-dire le Brésil, la Chine, l'Inde, le Mexique et l'Afrique du Sud. Le dialogue doit naître lors du sommet et être élargi ensuite à d'autres organisations internationales, car nous avons besoin d'une approche cohérente et commune dans les nombreux organes internationaux.
Je suis persuadée que l'ouverture des marchés mondiaux est le préalable indispensable à la croissance à l'échelle de la planète. La Banque mondiale a constaté que dans les pays qui participent activement à la mondialisation, la croissance avait nettement augmenté. Dans les pays isolés, elle a au contraire reculé. Cela s'applique aussi bien aux pays industrialisés qu'aux pays en développement. Il est donc dans l'intérêt de tous de mener à bien le cycle de Doha. J'espère que des entretiens importants pourront être menés à cet effet ces jours-ci. Les chances de réussite existent, c'est un fait. Un rapprochement accru des positions européenne, américaine ainsi que des pays émergents et en développement est néanmoins nécessaire. Tous doivent être prêts à faire montre de flexibilité. La responsabilité d'une réussite repose sur de nombreuses épaules. Tout risque d'échec serait un dur revers. Je le dis sans ambages: nous ne devrions pas nous concentrer uniquement sur le domaine agricole. Nous avons également besoin de toute urgence de progresser dans les négociations sur les biens industriels et les services. Ce sont les intérêts primaires des pays industrialisés qui sont en jeu ici. J'en suis consciente. C'est pourquoi nous devons trouver un juste équilibre. Le créneau temps dont nous disposons pour avancer dans les négociations est assez limité; nous ferions donc bien de l'exploiter.
Il est par ailleurs très important à mes yeux d'intensifier les relations économiques transatlantiques, non pas par opposition mais au contraire comme complément et comme soutien à l'approche multilatérale. Nous avons pu nous rendre compte régulièrement par le passé qu'un réseau dense de liens économiques transatlantiques donnait toujours des impulsions durables à la croissance. Cela a débuté dès le XIXe siècle, lorsque des bailleurs de fonds européens ont contribué pour une part essentielle à financer le réseau de chemin de fer américain, ce qui a joué un rôle déterminant dans le développement industriel de l'Amérique. Inversement, nous nous souvenons qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque l'Europe s'est trouvée dans une situation économique critique, les capitaux ont afflué de l'Amérique vers l'Europe grâce au plan Marshall, posant ainsi la pierre angulaire de la reconstruction, de mon pays en particulier, mais d'autres aussi.
Les États-Unis restent le premier partenaire commercial de l'Union européenne. L'UE est en outre le premier partenaire des Américains en matière d'investissement, et vice versa. Je ne pense pas que le potentiel de coopération soit déjà épuisé. En disant cela, je pense aux barrières commerciales non tarifaires, par exemple aux normes techniques, aux règles des marchés financiers, aux questions concernant l'énergie, l'environnement et la propriété intellectuelle. Dans tous ces domaines, il y a à mon avis beaucoup à faire et nous avons beaucoup de possibilités d'agir. Les stratégies de régulation différentes de part et d'autre de l'Atlantique engendrent des coûts de transaction tout à fait inutiles. Nous pouvons nous en débarrasser. Notre objectif devrait être d'établir des structures analogues à celles du marché intérieur. Nous discuterons de ces questions lors du sommet UE/États-Unis qui se tiendra à Washington le 30 avril prochain.
Je tiens encore à bien préciser que cette approche serait globalement tout à fait nuisible si elle était dirigée contre d'autres. Or, c'est tout le contraire: cette approche n'est dirigée contre personne. Et je dirais même que d'autres pays qui entretiennent des relations commerciales étroites avec l'Europe et les États-Unis profiteraient d'une plus grande intégration économique. J'invite tous les pays qui partagent la volonté de promouvoir la liberté du commerce et l'investissement à adhérer à notre initiative.
Mesdames, Messieurs, il apparaît de plus en plus clairement que nous tous, l'Europe aussi bien entendu mais je songe ici à une plus grande échelle, devons voir plus loin. Il sera impossible autrement d'organiser la mondialisation. C'est pourquoi une autre priorité de la présidence allemande du G8 est de voir comment mieux intégrer l'Afrique dans l'économie mondiale. L'Afrique compte un milliard d'habitants. Nous voulons renforcer l'investissement sur ce continent et faire reposer la croissance et l'emploi sur une assise plus large. Il faut quand même mentionner cet élément positif: l'Afrique subsaharienne a affiché ces cinq dernières années une croissance économique de 4 % en moyenne. D'après la Banque mondiale, ce résultat est dû aussi à l'intégration accrue des pays de cette région dans l'économie mondiale. Contrairement à certains grands titres des médias européens, le bilan pour l'Afrique se résume en gros en ces termes: une plus forte croissance économique, davantage de gouvernements démocratiques et moins de conflits. Nous pouvons nous bâtir là-dessus, c'est une chance que nous devons exploiter. Il y a encore énormément à faire.
Ce qu'il nous faut plus spécialement, c'est avant tout une gestion responsable des ressources et la constitution de capacités africaines autonomes en matière de gestion des conflits et de consolidation de la paix. Cela ne fait pas que faciliter les investissements privés; cela renforce aussi la position des pays africains en tant que partenaires égaux en droits lorsqu'il s'agit d'accéder aux gisements de matières premières africains et d'en disposer. Car une chose est à éviter: que l'Afrique soit de nouveau injustement traitée dans la course aux matières premières du XXIe siècle. Comme l'a dit le président de la République fédérale d'Allemagne: "C'est à mes yeux le destin de l'Afrique qui décidera de la dimension humaine de notre univers". Je crois qu'il a raison.
Nous savons que le sida est sans aucun doute l'un des grands défis de notre époque, pas uniquement mais surtout en Afrique. 40 millions de personnes sont contaminées par le VIH dans le monde entier. 70 % d'entre elles vivent en Afrique subsaharienne. Selon les estimations, un tiers des actifs y mourront du sida dans les 20 prochaines années. Les pays du G8 ont lancé des initiatives importantes dans le passé, notamment le "Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme". Je suis cependant d'avis qu'il n'y a pas lieu de se reposer sur ses lauriers. Au mois de septembre, nous organiserons en Allemagne une conférence au cours de laquelle nous avons l'intention d'évaluer les activités de ce fonds et nous devrons en particulier nous occuper de reconstituer ses ressources. Concernant le sida, nous voulons mettre l'accent pendant notre présidence en priorité sur le destin des femmes et des enfants.
Mesdames, Messieurs, les deux défis majeurs auxquels l'humanité doit faire face montrent très bien que seule une large coopération internationale peut permettre de gérer les défis planétaires. Je ne crois pas que ce soit exagéré. Ces deux défis sont la protection du climat et la sécurité énergétique.
Ces dernières semaines en particulier, nous avons pu nous rendre compte à nouveau que l'approvisionnement énergétique dépendait bien entendu dans une mesure essentielle de la sécurité des livraisons et, par conséquent, du contexte politique général. J'ai abordé ce sujet dimanche dernier avec le président russe en exposant le point de vue de l'Union européenne. Nous étions d'accord, ce qui vaut d'ailleurs pour de nombreux autres domaines, que la communication en cas de difficultés doit être améliorée. J'ajouterai à cela qu'elle peut l'être. C'est pourquoi nous nous efforcerons, du côté de l'Union européenne, d'obtenir par écrit des réglementations axées sur l'économie de marché dans nos accords mutuels entre l'Union européenne et la Russie.
Il est néanmoins également clair que si l'Europe veut réduire ses dépendances, afin de garantir à long terme son approvisionnement en énergie, il faut automatiquement que nous renforcions la recherche énergétique. Nous voulons disposer en Europe d'un marché intérieur performant de l'électricité et du gaz. Chaque citoyen doit pouvoir choisir librement ses fournisseurs, l'objectif étant d'adopter un plan d'action pour une politique européenne de l'énergie. Cela implique que nous réfléchissions à ce que nous attendons, au niveau de l'Union européenne, des négociations qui porteront sur l'accord sur le climat après 2012, c'est-à-dire après expiration du protocole de Kyoto. Je crois que c'est plus important que jamais.
Mesdames, Messieurs, je me permets de vous rappeler le retentissement éclatant qu'avait eu le rapport du Club de Rome en 1972, il y a donc plus de 30 ans. Il était question à l'époque des "limites de la croissance". Ce rapport mettait en garde contre une gestion irresponsable des ressources naturelles. Aujourd'hui, les répercussions dramatiques du changement climatique sont évidentes. À ceux qui auraient besoin, en dehors des enquêtes scientifiques, d'un exemple concret pour se convaincre, je conseille de lire le rapport Stern sur les conséquences économiques du réchauffement climatique.
Il suffit de regarder autour de nous en Europe, à commencer par l'Allemagne: nos enfants nés aujourd'hui ne verront plus en 2020 de neige sur le Zugspitze, le plus haut sommet d'Allemagne. Dans la région d'Allemagne où j'habite, nous devons nous demander si des arbres comme les chênes pousseront encore. En Espagne et au Portugal, il y a de très fortes tendances à la sécheresse et à la désertification. Quant à l'Afrique, nous savons qu'une partie des mouvements de migration en provenance de ce continent est également la conséquence des dégâts causés à l'environnement.
Aujourd'hui, nous tirons cependant une autre conclusion que celle du rapport du Club de Rome en 1972: ce n'est pas la croissance zéro qui peut être et qui est la réponse, mais un renforcement de l'innovation, en particulier dans le domaine des nouvelles technologies. La croissance zéro ne ferait en fin de compte que perpétuer le statu quo, une perspective tout à fait inacceptable en particulier pour les pays émergents et en développement. Nous savons à l'heure actuelle, car c'est l'expérience que nous avons faite depuis le début des années 70, et ce sur les deux plans, c'est-à-dire sur le plan de l'économie et de l'écologie, que ceux qui voyaient un fossé insurmontable entre économie et écologie avaient tort. Non, ce qu'il faut, c'est organiser les deux ensemble intelligemment. Pour le bien de l'être humain. Les chocs pétroliers nous ont permis de dissocier croissance économique, consommation des ressources naturelles et émissions de CO2. Ce processus de dissociation doit également réussir dans les pays émergents et en développement.
L'Europe attache une grande importance au développement des énergies renouvelables et à la protection du climat. Depuis 1990, la productivité énergétique de l'économie dans l'Union européenne a crû de 19 %. Cela ne suffit pas, mais je mentionne ce chiffre parce qu'il montre que nous pouvons faire des progrès. C'est pourquoi je me félicite de la proposition de la Commission européenne qui consisterait à offrir pour la période après 2012 un objectif de réduction des émissions de 30 % d'ici à 2020. Nous voulons cependant aussi voir d'autres gros émetteurs participer de façon analogue à cet objectif. En d'autres termes, nous assurons une planification sûre sur le long terme, notamment en ce qui concerne l'échange de droits d'émission, les investissements dans les technologies non polluantes et la stratégie européenne de l'énergie. Tout le monde doit et devrait reconnaître ceci: nous voulons réellement changer de cap parce que nous le devons.
Mesdames et Messieurs, des signaux plus porteurs d'espoir que ces dernières années nous parviennent en provenance des États-Unis. Les Américains savent en effet eux aussi que l'efficacité énergétique et les nouvelles technologies sont une nécessité urgente. Quand le président Bush parle, comme il l'a fait hier, de réduire de 20 % la consommation d'essence dans les 10 prochaines années, c'est un objectif ambitieux, sur lequel peut se baser une concurrence équitable. Mais c'est en même temps absolument nécessaire.
Nous savons d'ailleurs aussi que la politique ne peut pas empêcher à elle seule le changement climatique. Il nous faut un régime climatique qui englobe toutes les grandes sources d'émission de gaz à effet de serre. Je me contenterai peut-être de rappeler que la part des émissions de l'Union européenne par rapport à la totalité des émissions de CO2 n'est que de 15 %. 85 % des émissions proviennent d'ailleurs. De plus, la part de l'Europe va continuer de diminuer. Ce qui veut dire que la responsabilité doit être mondiale. Je me félicite de voir que le monde économique donne des impulsions dans ce sens. C'est le cas, par exemple, de l'initiative 3C de protection mondiale de l'environnement du PDG de Vattenfall, le professeur Lars Josefsson. Je me réjouis que cette initiative soit largement soutenue. Ce serait un signal positif si, à partir de ce forum et d'ailleurs, de nombreuses entreprises, toutes si possible, y participaient.
Mesdames, Messieurs, ne nous leurrons pas. La mondialisation est un mot qui fait peur à beaucoup de gens et qui effraie. Je suis pourtant convaincue que ce que représente la mondialisation comporte pour le monde d'aujourd'hui bien plus de chances que de risques. Elle offre la grande chance d'une plus grande paix, d'une plus grande liberté et d'une plus grande prospérité pour les habitants de la planète. Cependant, pour que ces forces positives de la mondialisation puissent profiter à tous, nous devons procéder à un rééquilibrage: dans le commerce mondial, la consommation des ressources, l'éducation, la lutte contre le sida et les finances publiques. En un mot: nous avons besoin d'une économie mondiale qui soit attachée à un cadre réglementaire équitable.
Il n'est donc pas vrai que la mondialisation rende l'État superflu ou impuissant. Le meilleur exemple que je puisse citer de ce point de vue est le succès que nous avons remporté, en Allemagne par exemple, sur le plan de l'économie sociale de marché. En revanche, il est vrai que d'autres conditions politiques générales, des conditions justes et équitables, peuvent nous permettre d'organiser la mondialisation. En assumant sa responsabilité à la présidence de l'Union européenne et du G8, la République fédérale d'Allemagne veut y apporter sa contribution. Et j'espère que nous trouverons bien des alliés pour y parvenir.
Je vous remercie de votre attention.