
Si ce paysage sablonneux et parsemé de pins compte aujourd’hui parmi les grands paysages culturels européens, les Brandebourgeois le doivent à une dynastie et à un poète. Les Hohenzollern ont fait de cette région de lacs aux alentours de Berlin et de Potsdam une oeuvre d’art, une Arcadie terrestre dont la beauté contraste curieusement avec le sol sablonneux arraché à la mer. C’est un miracle au coeur de la Marche, ce „bac à sable“ comme on l’a qualifiée avec mépris, qui n’a pas son pareil en Europe. Il faut aller jusqu’en Toscane, à Venise ou aux châteaux de la Loire pour trouver quelque chose de semblable et l’on conçoit l’étonnement du touriste à la vue de tant d’efforts de beauté. Plutôt que de faire sombrer les „chaumières“ de la noblesse de la Marche dans l’insignifiance, Theodor Fontane les a élevées dans ses „Pérégrinations à travers la marche de Brandebourg“.
En édifiant Sanssouci, Charlottenburg, Rheinsberg, Glienicke, Babelsberg, Charlottenhof, Paretz et Cecilienhof, les Hohenzollern se sont frayé un chemin dans les coeurs de leurs sujets. C’est Fontane qui a sauvé de l’oubli – disons plutôt permis de découvrir – Ruppin, Gransee, Wustrau, l’Oderbruch, Friedersdorf et le Barnim. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir devant ces châteaux un touriste tenant en main les „Pérégrinations“ au lieu d’un guide ordinaire. Le Brandebourg, disonsle tout simplement, est une création de Fontane bien après être passé à la Prusse. Et maintenant encore, on en apprend plus sur les gens et les paysages en lisant „Stechlin“ qu’en consultant n’importe quel manuel.
Après avoir été longtemps sous la domination des Ascaniens et des premiers Hohenzollern venus d’Allemagne méridionale et anciens burgraves de Nuremberg, le Brandebourg, en fait, le noyau de la dynastie prussienne qui s’est vu supplanté par la Prusse proprement dite, a eu une brève période de génie artistique et cherche actuellement sa voie. Le Brandebourg est tout ce qui est resté de la Prusse, une idée disposant d’un Etat ou plutôt, si l’on en croit les critiques, d’une armée qui le possédait.
Le Brandebourg n’a mené le combat qu’une seule fois, non pas dans les batailles de Frédéric le Grand, mais après sa mort, de 1790 à 1840. Le classicisme prussien est une création brandebourgeoise et ses adeptes, Gilly et Schinkel, Schadow, Rauch et Persius, sont presque tous nés ici. Durant plusieurs décennies, ils ont défini le style de l’architecture et de la sculpture dans toute l’Europe. Tous les grands édifices de Berlin ont été érigés de la sorte entre 1820 et 1840: la Neue Wache, le Théâtre et l’Altes Museum. Il est ahurissant de constater – et on a du mal à le concevoir – que, pendant une seconde historique, le centre spirituel de l’Allemagne n’était plus situé dans le sud-ouest, cette patrie du génie, mais dans le monde de la betterave et de la pomme de terre, entre la Prignitz et l’Uckermark.
Ajoutons-y les écrivains Heinrich von Kleist, les Schwerin, les Arnim, Fouqué et Chamisso, et c’est la fougue du romantisme qui est transmise de la Marche au monde. En fin de compte, ce sol voit émerger pratiquement tous les courants artistiques dont la peinture avec Blechen, Menzel et Liebermann, laissant derrière lui les autres régions allemandes. Mais tout cela n’aura duré qu’un été, le temps d’un bref siècle, le reste étant un long adieu se prêtant admirablement aux tableaux de Liebermann.