Question : L’Allemagne préside à partir du 1er janvier l’Union européenne. Après le non des Français et des Néerlandais à la Constitution, est-ce que 2007 sera l’année de la relance ?
M. Steinmeier : Les attentes sont très fortes. Nous ne pourrons toutes les satisfaire. Depuis deux ans les problèmes se sont tellement accumulés que tout le monde espère une percée. Il s’agit d’abord de savoir comment le processus constitutionnel en Europe peut être remis en route. Il y a aussi la question de la restauration de la confiance des citoyens dans l’Union. Et puis, il y a des thèmes précis : Par exemple comment renforcer la politique de voisinage avec les pays qui se trouvent à nos frontières, ou comment mieux garantir à chacun, par une action commune, un approvisionnement énergétique durable et fiable.
L’Espagne a convoqué les pays qui ont ratifié la Constitution à Madrid. Est-ce pour faire pression sur la campagne française ?
Il n’est pas question de faire pression sur la campagne, ni sur quelconque des gouvernements. Mais aujourd’hui deux tiers très précisément des pays ont ratifié la Constitution, un tiers non. Et parmi ce tiers, il y a des pays qui en principe la soutiennent mais ne veulent pas se lancer dans une consultation populaire tant qu’il y a des questions ouvertes : c’est le cas du Portugal, de la Suède, de l’Irlande. Or tous ces pays ont des attentes aussi fortes à notre égard que ceux qui ont marqué leur scepticisme. Nous voulons maintenir la substance de cette Constitution. Non pas pour coller à chacune de ses syllabes, mais parce que nous en avons besoin. Nous en avons besoin à cause des élargissements de ces dernières années, pour réformer le processus de prise de décisions dans l’Union. Mais ce n’est pas la seule raison. L’ambition de ceux qui ont élaboré la Constitution allait plus loin. Ils s’étaient mis d’accord sur une charte des droits fondamentaux pour montrer que l’Union est aussi une communauté de valeurs. Les deux vont ensemble. Nous allons faire à la fin de notre présidence une proposition. Il ne faut pas placer la barre trop haut en faisant croire qu’on aura un nouveau texte prêt à être ratifié par tous. Mais il faut déjà être suffisamment ambitieux pour espérer, à coté de la procédure et du calendrier, pouvoir en présenter un contour conceptuel.
La Constitution telle qu’elle est n’est-elle pas dépassée aujourd’hui?
La Convention a été convoquée parce que les Etats membres se sont aperçus de déficits dans le processus de prise de décision et ont vu la nécessité pour l’Union de mieux tenir sa place face à la concurrence grandissante d’autres régions du monde. La raison d’être de cette Constitution est toujours la même.
Mais elle a été négociée à quinze, avant l’élargissement. Et depuis, en France, en Allemagne, les gens ont pris peur des délocalisations, de la diminution de leur protection sociale ?
Les futurs adhérents étaient déjà présents, comme observateurs, à la Convention. Mais c’est vrai qu’avec le durcissement de la concurrence mondiale, le doute s’est insinué parmi les populations sur la capacité de l’Union à les affronter. On s’est posé la question de savoir si l’Europe était une partie du problème de la mondialisation ou une partie de sa solution. Je suis de ceux qui affirment que nous avons besoin de l’Europe pour défendre notre place dans ce monde, aussi bien sur le plan économique que politique ! Mais il faut en convaincre les gens.
Un des doutes qui a joué un grand rôle en France est celui de savoir si l’Europe assume sa responsabilité dans le domaine social. Mais là on est dans un paradoxe. D’un coté l’Union a peu de responsabilités pour la politique sociale. Et à l’inverse, en raison de la crainte d’un nivellement entre les différentes traditions sociales nationales, elle ne peut se voir attribuer de nouvelles compétences. Dans la déclaration prévue le 25 mars pour le 50 ème anniversaire du traité de Rome, nous aurons toutefois l’occasion de donner un signal aux Européens que l’Union prend aussi en compte cette responsabilité.
C’est un point de conflit avec les Français, surtout avec les socialistes. Ségolène Royal demande plus de réponses concrètes. Qu’allez vous faire ?
Je comprends cette demande. Mais il ne suffit pas pour y répondre d’attribuer des compétences sociales supplémentaires à l’Europe. Il est au moins aussi important de réagir aux retombées sociales provoquées par les décisions européennes dans le domaine du marché intérieur, du droit de la concurrence, de la politique commerciale. Il n’y a qu’à se rappeler le débat sur la directive service. Est-ce qu’au delà il faut parvenir en Europe à une mise en commun de nos instruments en matière de retraite, de santé, d’aide aux citoyens dans le besoin ? J’en doute, car les Etats font valoir avec raison leurs différentes traditions sociales et le lien entre celles-ci et la stabilité politique de chacun.
M. Sarkozy veut un mini-traité que le parlement ratifierait, Mme Royal estime qu’il faudra un nouveau référendum et donc devrait se montrer plus dure dans une négociation. Quelles différences cela fait pour vous ?
Nous espérons seulement que dans un esprit européen, les deux grands courants resteront ouverts pour des idées de compromis. Il est préférable que le gouvernement allemand fasse preuve de réserve dans la phase actuelle envers les différentes propositions qui sont formulées.
Dans le domaine énergétique, on a parfois le sentiment que l’Allemagne mène une politique en dehors de l’Europe, comme semble le montrer la construction d’un gazoduc germano-russe à travers la mer Baltique?
Ce projet de gazoduc est un projet russo-européen et non germano-russe. Les Hollandais ont signalé leur intérêt à y participer et on s’attend à ce que la Grande Bretagne fasse de même. Ce pipeline va être un instrument supplémentaire pour répondre aux besoins énergétiques européens. Mais je ne voudrais pas limiter à celui-ci notre intérêt pour la coopération énergétique avec la Russie ni donner à l’Allemagne un rôle particulier dans ce contexte.
N’auriez-vous pas pu négocier de manière à ne pas donner l’impression aux Polonais que ce projet se faisait derrière leur dos ?
Nous avons régulièrement discuté de ces reproches avec nos voisins polonais. Je crois que nous avons pu expliquer qu’ils ne reposent sur aucun fondement. On doit cesser de réduire la relation germano-polonaise au gazoduc. En dehors de cela, nous avons une relation de voisinage tout à fait correcte et les relations quotidiennes entre les deux peuples sont à un niveau excellent. En ce qui concerne les irritations qu’il y a sur le plan politique, je travaille personnellement à leur suppression.
A en croire les réactions de Varsovie, la plainte déposée à Strasbourg par l’association « Preussische Treuhand», pour réclamer des dédommagements à la Pologne au nom de familles d’expulsés de la deuxième guerre mondiale, semble vouloir à nouveau alourdir le climat?
Je n’espère pas. Sous l’ancien gouvernement, nous avons dit clairement il y a trois ans que nous ne soutenions d’aucune manière de telles plaintes. Une expertise juridique commissionnée par les gouvernements allemand et polonais a clairement établi que de telles plaintes n’avait aucune chance d’aboutir. Nos amis Polonais ont sûrement perçu que personne au sein de la grande coalition n’a soutenu l’action de cette « Treuhand » – au contraire, nous nous sommes clairement exprimés contre cette initiative d’un groupe marginale.
Propos recueillis par Henri de Bresson et Cécile Calla